Adaptation, intégration et migration

La semaine passée, la SBS diffusait sur son compte Facebook de courtes vidéos de Pauline Hanson et de ses acolytes au parlement fédéral australien, nous réservant des morceaux choisis de leurs discours adressés à leurs pairs. Si vous ne connaissez encore rien (ou si peu) à la politique australienne (ce qui est parfaitement normal !), laissez-moi vous situer rapidement la chose : Pauline Hanson correspond à notre Marine Le Pen nationale, on la place la plus à droite possible sur l’échiquier politique australien.

Son sujet favori : l’immigration.

Ses supporters préférés : des Australiens pure souche (mais attention, pas les Aborigènes), de préférence blancs, d’origine européenne, chrétiens ou de culture chrétienne.

Dans les années 1970, sa cible préférée : les migrants asiatiques. Aujourd’hui (il faut bien se réinventer et se mettre au goût du jour) : les musulmans. C’est à la mode et cela fait peur à la ménagère moyenne (merci les attentats de Paris, de Nice, du onze septembre, etc.).

Bref, aux dernières élections, 4% des Australiens ont voté pour cette charmante rousse originaire du Queensland, ancienne propriétaire d’un Fish and Chips shop, qui aime à penser qu’elle incarne la « vraie » Australie en portant des robes à fleurs.

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Capture d’écran en provenance du site de la SBS


Pour une biographie bien documentée, qui donne la parole à l’intéressée tout en laissant la place à la réflexion du spectateur, je vous recommande vivement le documentaire « Pauline Hanson – Please Explain! », diffusé il y a quelques semaines sur la SBS.


Depuis les élections, donc, nous avons donc plusieurs parlementaires affiliés « One Nation » qui siègent au parlement. Une nation, beau programme a priori avec un titre pareil. On pourrait presqu’y voir l’union nationale, les Australiens marchant tous au rythme de l’égalité et du mateship, l’équivalent de notre fraternité. Mais lorsque vous êtes familier avec le programme de One Nation, vous comprenez rapidement que sous l’article numéral « one » se dissimule une idéologie qui laisse peu de place à la diversité. Un seul mode de vie, voire de pensée. Ô joie.

Surfer sur la vague de la peur

Vous l’avez saisi, Pauline et ses petits amis sont de bons surfeurs. Ils prennent la vague comme ils peuvent et vue la crise migratoire qui anime le monde entier, il y aurait presque de quoi y voir un tsunami. Du pain béni pour ceux qui ont envie de croire que leurs problèmes viennent de l’extérieur ! Et ils ne sont pas les seuls de par le monde : en France, en Suisse, aux Etats-Unis, aux Pays-Bas ou encore en Norvège, les langues se délient depuis quelques années, renouant avec des discours que l’on pensait oubliés depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. On nous vend un repli identitaire. On nous promet de préserver le « vrai » Australien (concept pour le moins flottant, car ici nous sommes tous des migrants, à l’exception des Aborigènes). L’ennemi est tout désigné : c’est l’autre. Le migrant, de préférence en provenance d’un pays pauvre.

Si on se demandait encore pourquoi on parle de migrant et d’expatrié, je crois que la différence vient de là : on accepte l’expatrié (riche, éduqué et venant d’un pays occidental,) à bras ouverts (d’autant qu’il reste en général pour une période donnée et repart ensuite chez lui), tandis que le migrant (pauvre, pas nécessairement diplômé d’une université et venant d’une civilisation différente de la nôtre) suscite tout un éventail de sentiments, de l’incompréhension jusqu’à la haine (mince alors, ceux-là veulent rester).

Or, ces derniers temps, les étrangers sont très « à la mode » dans les discours politiques du monde entier. On veut s’en protéger, ériger des murs pour les empêcher de passer, rendre leurs requêtes administratives aussi longues que douloureuses. Les médias parlent d’afflux ou de vagues, la métaphore de l’eau est au bord du débordement, comme si les pays riches ne pouvaient endiguer ce phénomène vieux comme le monde. La volonté de maîtriser les allées et venues des uns et des autres prend des proportions terribles, au point d’en oublier les principes mêmes de notre humanité. Il n’y a qu’à lire les chiffres désolants du nombre de migrants morts noyés dans les eaux de la Méditerranée…

Revenons au paysage politique australien. Pauline et ses amis semblent être de ceux qui regardent la White Australia Policy avec une certaine nostalgie… Ce rêve d’une Australie blanche, qui a façonné en profondeur le visage de la société australienne d’aujourd’hui. Cette politique d’immigration a pendant longtemps discriminé les populations en provenance d’autres continents que l’Europe. L’Etat procédait alors à une sélection drastique en fonction des origines des postulants à un titre de séjour. Cette politique avait perduré jusque dans les années 1970 où sous la pression populaire le gouvernement de l’époque avait dû changer sa politique migratoire et accepter davantage de migrants en provenance d’Asie. Si l’influence de la White Australia Policy est essentielle pour comprendre l’Australie (et son rapport à la migration), il est tout aussi important de souligner que cet appel des Australiens à une ouverture des frontières est symbolique d’une société relativement inclusive : peu importe d’où tu viens, tu es le bienvenu.

La société australienne est multiculturelle et entend le rester.

Pourtant, aujourd’hui, Pauline Hanson et One Nation surfent sur cette bonne vieille vague qui anime les peuples depuis des siècles : la peur. Et malheureusement cela a trouvé un écho chez 4% des Australiens

Rangez-vous, qu’ils disaient !

Cet article est rempli de digressions (à mon sens importantes, sans quoi on ne comprend plus rien à ce qui se passe !), mais j’en viens au fait : les vidéos qui retranscrivent les discours des partisans de Pauline Hanson.

Je ne peux pas les écouter sans un pincement au coeur.

Je ne peux pas pour plusieurs raisons : la première est que même si je ne suis pas moi-même concernée par ces propos (je ne suis pas de confession musulmane), je ne peux que me mettre à la place de ceux et celles qui le sont et qui les entendent. Je pense à ceux qui voient leur projet de venir s’installer ici remis en question par des sénateurs qui se basent uniquement sur des généralités mal documentées (on pourrait carrément parler de clichés !) pour juger l’ensemble du monde musulman et pour condamner chaque individu qui en ferait partie.  Je suis mal à l’aise quand j’entends ces amalgames qui associent le musulman moyen, pacifique et n’ayant rien demandé à personne, avec le fanatique.

J’aimerais voir dans le monde politique un véritable travail de fond, précis et intelligent, plutôt que d’entendre des élucubrations simplistes qui sont aussi dangereuses que vaines. (On peut toujours rêver, non ?)

La deuxième raison est qu’entre les lignes de ces discours, je ne peux m’empêcher de voir le danger qui guette, au-delà même des migrants de confession musulmane : One Nation refuse les musulmans parce qu’ils – soit-disant – menacent la société australienne et ses valeurs (pour rappel, il n’y a que 2% de musulmans en Australie aujourd’hui, on est loin du tsunami évoqué plus haut). Ils devraient s’adapter au mode de vie occidental, mais n’y parviennent pas.

Mais qu’est-ce que cela veut dire s’adapter ? S’intégrer ? 

Peut-on réellement se confondre un jour avec les locaux quand on est né ailleurs ? 

Peut-on refouler ses origines jusqu’à les rendre indétectables ? 

Et puis surtout : est-ce souhaitable ?

Quand vous vivez à l’étranger, un nouveau défi s’offre à vous, plus ou moins brutalement, en fonction de votre histoire personnelle : il faut soudain embrasser une nouvelle culture, s’y confondre et y trouver ses repères. Et c’est extrêmement difficile à faire. Ce n’est pas parce que j’habite à présent en Australie que je mange de la Vegemite tous les matins (beurk), que je connais l’hymne national par coeur ou encore que je m’emballe pour la finale de footy. Je suis toujours autant Frenchie, j’aime le saucisson et je ronchonne quand le train est en retard. Et ça n’est pas près de changer. J’ai aussi bien l’intention de transmettre ma culture et ma langue à mes enfants, tout en appelant l’Australie « Home ». C’est une position un peu funambulesque, mais je ne suis pas la seule à la tenir. Elle me définit en tant qu’individu, parce qu’un jour j’ai eu le courage de me dire que j’allais habiter à l’autre bout de la planète, tout en étant née en France. Je porte ce trajet (dans tous les sens du terme) avec moi. Je n’oublie pas d’où je viens tout en aimant où je me trouve.

Les discours d’extrême-droite (et cela ne concerne pas seulement l’Australie, il n’y a qu’à voir les débats actuels en France, en vue de la présidentielle…) aiment à pointer du doigt l’incompatibilité des modes de vie des étrangers avec la société du pays dans lequel ils se trouvent. Que ce soit à cause de leur religion, de leur langue… de leurs habitudes alimentaires, que sais-je encore ? La question de la maîtrise de la langue fait d’ailleurs régulièrement surface, comme si le maintien de la langue première au sein de la famille, notamment avec les enfants, était un frein à l’intégration… oubliant que le bilinguisme est au contraire un atout ! Les débats frisent souvent le ridicule. Mes derniers mois en Suisse avaient notamment été marqués par une votation écologique qui s’était soudain transformée en critique acerbe des étrangers : eh oui, notre présence pollue ! Il fallait donc endiguer l’invasion étrangère, n’est-ce pas ?

Blague à part (il vaut mieux en rire…), un migrant vient toujours avec un passé, avec lequel il s’est construit et il va composer dans cette nouvelle situation. Cela fonde sa richesse. Il emporte dans ses valises tout un bagage culturel et linguistique qu’il promène partout avec lui. Il est peut-être même fier de son pays d’origine, de ses racines. D’ailleurs, l’électeur de One Nation, n’est-il pas familier de ces sentiments ? Sauf que le migrant a choisi de quitter le pays natal pour vivre ailleurs. Et de ce fait, il s’expose à être jugé par les locaux, ses nouveaux voisins, de son degré d’adaptation. On bascule alors dans la morale pure et dure (le bien, le mal…). Alors que chacun ferait mieux de s’occuper de ses chaussettes sales.

Le danger est plus proche qu’il n’en a l’air. En refusant sur le sol australien les musulmans, prétendument incapables de s’adapter au mode de vie occidental, on peut se demander jusqu’où les représentants de One Nation peuvent aller dans leurs propos. Un « vrai » Australien doit-il être chrétien ? S’il a des origines britanniques, tout va bien, mais que faire de ceux qui ont des grands-parents portugais ou néerlandais ? Quid de ceux qui viennent d’Asie ET sont de confession musulmane ? Et puis que faire des musulmans qui sont déjà ici ? Qui possèdent un passeport australien ? La ligne de ce qui est acceptable ou non en matière d’intégration me paraît plus que floue et nous tend la perche vers une uniformisation de la société. (ONE Nation, on a dit ! Pas deux, pas trois. Juste une. C’est pourtant clair, comme programme, non ?!)

On marche sur la tête (certes, nous sommes down under, mais tout de même).

A une époque ou plus que jamais nous avons besoin de nous respecter, de nous tolérer, d’apprendre à mieux nous connaître, sans nous soucier de nos origines, de la couleur de notre peau, ou encore de nos croyances, a-t-on besoin d’attiser la haine ? Cela permet, certes, de gagner un siège ou deux au parlement, mais le jeu en vaut-il la chandelle ?

Vous savez ce qui me rassure ? Seulement 4% de la population a voté pour One Nation aux dernières élections. Cela nous laisse entrevoir un espoir de 96% d’Australiens qui, comme dans les années 1970, sont fiers de leur multiculturalisme et qui entendent respecter tout un chacun sans idée préconçue. J’aime à penser que c’est le plus important.

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