Tim Winton, Cloudstreet (1991)

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Tim Winton est l’un de mes auteurs australiens préférés pour sa capacité à créer des personnages à la fois attachants et complexes. Cette histoire d’une famille australienne qui s’installe dans la banlieue de Perth vous prend dès les premières pages, dès l’accident de l’un des petits garçons, qui marque le destin de l’ensemble de la famille. Nous suivons alors leur parcours sur un trajet de vingt ans. Leurs joies, déceptions, souffrances aussi. Les problèmes d’argent et d’alcool. Le partage de la maison dont ils ont tant rêvé avec une autre famille, parce qu’ils n’ont pas les moyens :

« [La maison] était assez grande pour vingt personnes. Il y avait tellement de pièces qu’on pouvait s’y perdre et devenir dingue. De l’étage, on pouvait voir le terrain de tout le monde, et à travers les arbres on voyait la ligne de train et derrière elle une mer d’herbes couvertes de suie. Le jardin tombait en ruines. Les étangs étaient à sec ; les orangers, citronniers, pommiers, mûriers et mandariniers étaient perclus d’arthrite et retournaient à l’état sauvage. Des rosiers rampants poussaient comme un buisson d’épines. » (p. 48)

Winton présente une Australie crue, voire cruelle, sans concession, et surtout sans romance, mais sans jamais tomber dans le misérabilisme. La langue du roman, magnifiquement balancée entre l’argot de la région de Perth et une maîtrise parfaite de la langue anglaise, vous transporte dans un autre univers, qui m’évoque d’une certaine manière le travail de Zola dans L’Assommoir. La création d’un idiome spécifique pour chaque personnage leur donne une épaisseur que l’on retrouve rarement dans la littérature contemporaine, ce qui renforce certainement les liens de Winton avec la tradition romanesque du siècle précédent. Winton traite de la condition humaine avec brio, il a le don des romanciers réalistes et naturalistes pour percer les secrets de l’âme humaine, tout en conservant sa part de mystère :

– Je ne comprends pas, Maman.

–  Ma mère était ma grand-mère. Mon père était mon grand-père.

–  Quoi ?

–  La soeur la plus âgée après l’aînée, celle qui m’a fait me sentir comme une merde toute ma vie, celle-là, c’était ma mère. Voilà où on en était. Voilà.

Rose sentit quelque chose sombrer en elle, comme un contrepoids terrible.

–  Mon dieu. Mon dieu. Maman !

La vieille femme était allongée sur le lit, criant dans le silence, sa bouche dessinant un trou des plus laids. Elle avait déjà vu cette laideur auparavant, l’immense chagrin sans mot des bébés, chez le frère de Quick. (p.469)

Les trajectoires des personnages restent floues et surprenantes, elles laissent la place au hasard et à l’absurde de l’existence, tout en maintenant le lecteur dans une attente patiente (rien à voir avec les palpitants thrillers commerciaux !). On prend un certain plaisir mêlé d’horreur à se promener aux côtés de Sam et Fish, sans réellement vouloir sortir de ce texte, qui reproduit au fond le rythme de la vraie vie.


Un autre texte de Tim Winton que je conseille absolument : Dirt Music (2001), où Winton confirme son superbe don pour construire des personnages à la fois abîmés par la vie et attachants. Encore une fois, pas de clichés, juste du vrai. On traverse le roman avec un goût de terre (dirt) dans la bouche, c’est un grand livre, à lire absolument.


Tim Winton, Cloudstreet, Melbourne, Australian Classics, Penguin Books, 1991.

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